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13 Sentinels : Aegis Rim

Initialement annoncé en 2015, il aura finalement fallu cinq ans pour que 13 Sentinels : Aegis Rim, le dernier né du studio japonais Vanillaware débarque sous nos latitudes. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le titre sort dans des conditions inespérées, puisqu’il bénéficie d’une localisation française intégrale. Un pari audacieux pour Atlus et Sega, ses éditeurs, surtout compte tenu du caractère atypique du jeu, qui tranche radicalement avec le reste de la production des développeurs d’Osaka, bien loin ici de leur zone de confort. Mais ne dit-on pas justement qu’à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ? Ces prises de risques permettent-elles malgré tout à 13 Sentinels : Aegis Rim de se montrer digne du pédigrée Vanillaware, ou n’est-il finalement qu’un colosse aux pieds d’argile se noyant dans sa propre ambition ?

L’orage gronde

Vanillaware étant habituellement versé dans les récits orientés fantasy, le synopsis de 13 Sentinels : Aegis Rim détonne du reste du catalogue du studio nippon. Ici, pas de magie, de démons et autres créatures folkloriques à défaire. En lieu et place, une aventure résolument typée SF, mettant en scène treize adolescents bombardés (souvent malgré eux) au poste de pilote de Sentinelle, de gigantesques robots de combat à la force de frappe colossale, et accessoirement dernier rempart de l’humanité face à une invasion de créatures mécaniques belliqueuses. D’où viennent ces kaijus ? Pourquoi attaquent-ils la Terre ? Que sont réellement les Sentinelles ? Et pourquoi nos jeunes lycéens sont-ils les seuls à être en mesure de les piloter ? C’est au travers des yeux de chacun des protagonistes que le joueur a la lourde tâche de recoller les morceaux d’une intrigue défiant le temps et l’espace et qui prend rapidement des dimensions insoupçonnées.

Le problème à deux corps

Puisque les bande-annonces ne sont pas particulièrement limpides à son sujet, commençons déjà par catégoriser 13 Sentinels : Aegis Rim. Sur le papier, le concept est simple, puisqu’il s’agit d’un hybride à mi-chemin entre le Visual Novel et le Tactical RPG en semi temps-réel. C’est sur sa structure que le titre est plus singulier, puisque si son prologue est parfaitement linéaire, alternant les portions narratives aux commandes d’un personnage différent à chaque fois et les phases d’escarmouches tactiques, son agencement éclate brusquement une fois l’introduction terminée. Le jeu se scinde en deux, avec les combats d’un côté et les tribulations de chacun des adolescents de l’autre. Le joueur peut alors laisser libre cours à ses envies et profiter de l’aventure comme bon lui semble. En tout cas dans une certaine mesure, puisque la progression dans chacune des deux parties s’avère régulièrement entravée par quelques restrictions. Pas question, donc, de vivre un scénario entier d’une traite, ni de boucler les treize histoires sans se salir les mains, et inversement.

La Guerre des Mondes

Le segment dédié aux batailles de 13 Sentinels : Aegis Rim est sûrement la partie la plus déstabilisante de prime abord. A commencer par sa représentation visuelle à proprement parler, puisque le titre joue à fond la carte de la gestion tactique. Le joueur est ainsi placé non pas au cœur de l’action, mais plutôt dans un quartier-général distant, ayant une vue de la situation globale via une carte militaire toute en fil de fer. Fort de son rôle de stratège, il lui revient donc de dispenser au mieux ses directives afin de protéger un terminal de défense en cours d’activation contre des vagues d’ennemis toujours plus nombreux, variés et belliqueux. Au départ chaotiques et confuses, ces escarmouches s’avèrent étonnamment précises et proposent un feeling particulièrement satisfaisant, notamment grâce à un sound design franchement réjouissant. Les bataillons clairsemés des débuts laissent rapidement leur place à d’immenses nuées d’ennemis, provoquant fréquemment une sensation de débordement et d’urgence pimentant allègrement la recette, sans toutefois rendre le défi particulièrement relevé. Fort heureusement, les adolescents aux commandes des Sentinelles sont disciplinés, réactifs et lourdement armés.

Un défilé de robots

L’autre sortie de zone de confort pour le joueur rompu aux arcanes des jeux de stratégie : la gestion de ses unités en elles-mêmes. Sur le terrain, contrairement à la majorité des Tactical RPG, les combats n’ont pas lieu au tour par tour, mais plutôt en simili temps réel, avec jauge de rechargement entre chaque action façon ATB et temps figé durant les prises de décision. Hors champs de bataille, le joueur doit également gérer l’amélioration de ses terminaux et de ses robots, permettant de glaner divers bonus de statistiques passifs et de diversifier son arsenal de capacités, mais également veiller au bien-être de son équipe. Piloter une Sentinelle représente une lourde charge physique et mentale pour l’adolescent aux commandes, les roulements d’effectifs doivent donc être réguliers et réfléchis. Une problématique à garder en tête durant le choix des unités à déployer au début de chaque mission, surtout quand on prend en considération les différentes générations de Sentinelles, conditionnant à la fois leur spécialisation et leur type de déplacement.

Les voyageurs imprudents

La section narrative, quant à elle, propose au joueur de vivre les évènements au travers des yeux de chacun des protagonistes de l’aventure. Et le moins que l’on puisse dire, c‘est que Vanillaware n’a pas cédé à la facilité avec la narration de 13 Sentinels : Aegis Rim. En lieu et place d’une seule histoire unique, chaque personnage vit sa propre épopée, à sa façon et avec des motivations bien à lui. La diversité est de mise, les personnages sont tous très différents et chaque récit propose sa tonalité bien distincte, ses thématiques spécifiques et ses propres révélations. Mais pas question ici, contrairement à un Octopath Traveler, de cloisonner les péripéties de chacun, les destins des adolescents sont tous étroitement liés les uns aux autres. L’alternance des points de vue qui en découle résulte en une narration éclatée, décousue et de prime abord assez obscure. Qu’on se le dise, les premières heures passées sur le titre exigent du joueur toute son attention et un investissement certain. Et quand les voyages dans le temps et les identités multiples s’en mêlent, la lutte pour rattacher les wagons prend parfois des airs de défi, tant la trame scénaristique prend un malin plaisir à constamment brouiller les pistes et multiplier les faux indices. 

Les monades urbaines

C’est avec cette narration représentée sous la forme de scénettes interactives à mi-chemin entre le roman graphique et le Point & Click que 13 Sentinels : Aegis Rim tire son épingle du jeu. Capable d’enchaîner avec cohérence et précision chirurgicale les twists venant sans cesse chambouler radicalement la perception des événements qu’elle met en scène, cette dernière est une invitation constante à s’affranchir des idées reçues et à oser remettre en question ce qu’elle fait pourtant passer pour acquis. Un véritable grand huit riche en sensations fortes. Fort heureusement, un codex récapitulatif extrêmement bien conçu compile chacune des informations recueillies, permettant au joueur de mieux s’y retrouver dans ce sac de noeuds gigantesque. En outre, chacun des treize scénarios constitue à la fois une synthèse et une véritable ode à la Science Fiction. Pour l’écriture de sa progéniture, Vanillaware a clairement digéré des décennies de littérature, films et séries du genre et ça se sent. Sans rentrer dans les détails, disons simplement que les références pleuvent et qu’un nombre mirobolant de thématiques résolument SF sont employées de façon plus ou moins subtiles, mais jamais gratuitement et toujours avec maîtrise et cohérence, pour le plus grand bonheur des aficionados.

Seigneur de lumière

Que serait un titre Vanillaware sans une patte graphique bien marquée ? Si la partie combats accuse une austérité plus prononcée qu’habituellement, la section narrative de 13 Sentinels : Aegis Rim, ne déroge pas aux traditions du studio. La demi-décennie qui sépare l’annonce du titre de sa sortie aurait pu être fatale pour n’importe quel autre titre, ne serait-ce que d’un point de vue technique, dans ce monde évoluant à une vitesse démesurée. Fort heureusement, l’écurie nippone à mainte fois prouvé par le passé que ses créations n’ont jamais craint l’emprise du temps, grâce à ce qui est aujourd’hui sa marque de fabrique : une 2D sublimée par une direction artistique toujours plus colorée et chatoyante. Esthétiquement irréprochable, le titre se paie en plus le luxe de proposer un enrobage sonore véritablement réussi, avec des compositions électroniques du meilleur goût et parfois teintées d’un mysticisme évoquant la bande son d’un Ghost in the Shell. On a connu pire référence. 

Le meilleur des mondes

Toutefois, malgré les qualités narratives et visuelles évidentes de 13 Sentinels : Aegis Rim, le titre n’est pas exempt de défauts, à commencer par sa redondance naturelle. Certes, le titre met toutes les chances de son côté pour convaincre les réfractaires aux Visual Novels. Mais malgré tous les efforts déployés, de sa direction artistique magnifique à sa localisation française presque irréprochable, en passant par son écriture SF des grands soirs, difficile de considérer que la formule se trouve transfigurée. De plus, malgré le dynamisme de ses phases de combat et la satisfaction de vaporiser des centaines d’ennemis à chaque attaque, l’objectif des escarmouches reste le même tout au long du jeu, ce qui peut provoquer une certaine lassitude. Enfin, le parti-pris narratif du jeu est à la fois sa plus grande force est sa plus grande faiblesse. Mais c’est à l’aune de la tristesse qu’on ressent à l’idée de quitter cet univers si singulier durant le déroulement des crédits qu’on mesure le soin qu’à accordé Vanillaware à son petit dernier.

Conclusion : 

Pour sa première incursion dans le monde de la Science Fiction, le moins que l’on puisse dire, c’est que quand Vanillaware tente de faire autre chose que du Vanillaware, on obtient ce qui est très certainement l’un des titres les plus aboutis et riches du studio. Peuplé de personnages tous plus attachants les uns que les autres, son scénario complexe et hautement référencé est très clairement son plus gros point fort. Maîtrisée et cohérente de bout en bout, malgré un éclatement narratif risquant de provoquer une confusion initiale capable de perdre les joueurs les moins investis, son histoire cultive l’art du crescendo et de la tromperie à un point rarement vu dans un jeu vidéo. Mais le gameplay n’est pas en reste, avec des combats efficaces et souvent jubilatoires, malgré un visuel à la limite du spartiate. 13 Sentinels : Aegis Rim s’avère être à la fois une réussite et une véritable bouffée d’air frais dans ce monde à l’offre ludique de plus en plus calibrée et de moins en moins encline à oser la différence.

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Trailer du jeu :

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