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Article réalisé à partir d’une clé PS4 fournie par PLAION.

Si l’on continue de parler de Visual Novels en 2022, il faut pourtant bien admettre que les titres habituellement associés à cette catégorie n’en sont plus vraiment. En effet, nombreux sont les projets qui ne se contentent désormais plus d’être de simples romans visuels. Ace Attorney, Danganronpa, Nonary Games, … sont autant d’exemples de modernisation du genre, notamment au travers de l’ajout de phases de gameplay venant pimenter la recette. L’hybridation est devenue tellement systématique qu’on parle désormais plutôt d’Adventure Games, et non plus de simples expériences purement narratives. Notre sujet du jour, Yurukill : The Calumniation Games tente de pousser les choses encore plus loin, en jouant la carte de l’association improbable entre Shoot Them Up et Visual Novel. Mais comme l’ont prouvé l’existence du sucré-salé ou de l’aigre-doux, les opposés peuvent parfois résulter en un mélange détonnant et particulièrement savoureux. Pourtant, tous les opposés ne se complètent pas forcément, à plus forte raison si la recette n’est pas parfaitement maîtrisée. Yurukill a-t-il ce qu’il faut pour devenir le nouveau chèvre-miel vidéoludique ? 

Ça a changé, Disneyland

Les amateurs de Visual Novel le confirmeront, le succès du genre repose en grande partie sur son écriture. À ce titre, Yurukill : The Calumniation Games se veut rassurant, puisque derrière son scénario se cache Homura Kawamoto, le scénariste de (entre autres) Gambling School. Condamné à perpétuité pour avoir causé la mort de 21 personnes, Sengoku Shunjû n’a pourtant jamais cessé de clamer son innocence après dix années d’incarcération. Le malheureux n’est pas au bout de ses peines, puisqu’il se réveille un beau matin emprisonné dans une cellule inconnue, sans même avoir été mis au courant d’un éventuel transfert. Ses interrogations trouvent toutefois un début d’explication en la personne de Binko, une femme masquée pourvue d’un énorme pète au casque et qui l’informe de son inscription forcée aux Yurukill Games. Son objectif : survivre aux épreuves d’un parc d’attraction afin de regagner sa liberté. Mais la tâche sera loin d’être facile. Non seulement le parc Yurukill est truffé de pièges mortels, mais Sengoku doit aussi composer avec son exécutrice attitrée, qui dispose du droit de vie et de mort sur lui, et avec la concurrence de quatre autres équipes, elles aussi bien décidées à survivre et remporter la victoire à tout prix. Qui est le mystérieux organisateur de ce jeu de massacre ? Pour quelles raisons ? Et surtout, qui est le vrai coupable du crime dont est accusé Sengoku ?

Quand les opposés se combin-binent

Les habitués des Visual Novels et des mangas à suspens ne s’y tromperont pas, Yurukill : The Calumniation Games puise allègrement son inspiration dans les classiques du genre de ces dernières décennies. De Danganronpa à Zero Escape, bon nombre de situations et d’astuces de mise en scène du titre de Izanagi Games trouvent écho dans quantité d’autres titres fondamentaux. Parc d’attractions macabre, Battle Royale, antagoniste dangereux et cinglé, procès et mises à mort potentielles, le cahier des charges des poncifs du genre est pour ainsi dire intégralement coché. C’est plutôt sur sa structure et son gameplay que Yurukill fait preuve d’audace. Premier point, le joueur n’incarne pas Sengoku tout au long du jeu. À chaque chapitre son équipe et son protagoniste, permettant de varier les situations tout en dévoilant plus en profondeur le passif et les motivations de chacun des membres du casting. Second point, le titre ose un mélange de genres plutôt original. Les sept chapitres du jeu sont tous bâtis de façon similaire, débutant sur une investigation aux airs d’Escape Game entrecoupée d’énigmes accessibles généralement bien ficelées (avec quelques pics de difficulté absurdes, oui, toi la grande roue, on te juge) et des séquences de Shoot Them Up. Et pas question de traiter ces dernières comme de vulgaires épreuves annexes, puisqu’elles occupent une bonne portion du jeu tout en étant porteuses de moments clés de l’intrigue. En effet, il n’est pas question de simplement dézinguer du boss gratuitement, mais plutôt de confronter les prisonniers à leur exécuteur dans des simulacres de phases de tribunal façon Ace Attorney, où il est question de présenter les bonnes pièces à conviction afin de détruire les préjugés du bourreau.

Top à la vachette !

Côté réalisation, Yurukill : The Calumniation Games dispose de quelques atouts dans sa manche et ne se prive pas de les faire valoir. Gros point fort, et fait assez rare pour le souligner de plusieurs traits bien épais, le petit dernier de chez Izanagi Games est intégralement localisé en français, de façon plutôt qualitative qui plus est. On tiquera certes sur certains emplois de mots d’argot qui sonnent franchement forcés, mais le travail fourni reste à saluer dans l’ensemble. Sur sa partie artistique, le titre s’avère très solide, avec ses artworks gigantesques, un character design bien trempé et son interface stylisée bien qu’un poil lourde et envahissante. La bande-son du titre n’est pas en reste avec une sélection de Voice Actors cinq étoiles, des nappes sonores appropriées et jamais trop intrusives durant les phases d’investigation et des pistes qui tendent à s’envoler de façon grandiloquentes durant les séquences de shoot (ces musiques de boss). Une grande réussite sur le plan artistique. En tout cas si on fait exception d’une seule et unique erreur de casting, le personnage que nous avons affectueusement surnommé “Vachette” et qui semble souffrir d’un excès de visage sur son visage. Hélas, le volet technique du titre n’a manifestement pas bénéficié d’autant d’attention ou a subi les affres d’un budget serré et s’avère nettement moins reluisant. De nombreux freezes émaillent le titre et semblent intervenir de façon totalement aléatoire même sur les machines les plus musclées et y compris durant les simples séquences de dialogue. Mais n’oublions pas que, dans un VN, c’est surtout le scénario et ses rebondissements qui nous intéressent. 

N’est pas Phoenix Wright qui veut

Rien de plus radical qu’une écriture bancale, un rythme en dents de scie, des personnages insupportables et/ou incohérents ou encore des twists tirés par les cheveux et autres révélations approximatives pour gâcher un roman graphique. Malheureusement, Yurukill : The Calumniation Games cumule pour ainsi dire toutes les tares précédemment mentionnées à différents niveaux. Malgré ses deux premiers chapitres efficaces, installant une atmosphère réussie, le jeu s’effondre dès le chapitre 3 et ne parvient pas à conserver la tension des premières heures. Sa structure pose également problème, puisque si le principe d’alterner les équipes est une bonne idée, cela oblige les dialogues à rabâcher les mêmes explications des concepts de base à chaque chapitre, provoquant une grande redondance. Plus problématique encore, on peine à s’attacher à une bonne partie du casting, tant certains personnages s’avèrent agaçants, voire même antipathiques ou simplement inutiles. Les phases de Shoot Them Up, bien intégrées et intéressantes au début de l’aventure, finissent par peiner à justifier leur existence au fil de la déliquescence progressive de l’intrigue. Si les énigmes s’avèrent de bonne facture à quelques exceptions près, les phases de procès, elles, ratent souvent le coche, la faute à une logique parfois incompréhensible et les explications claquées et arbitraires qui vont avec. On se retrouve bien trop souvent à baisser les bras à balancer des preuves au hasard, en cherchant simplement à comprendre ce que le jeu attend de nous. Enfin, difficile d’imaginer que le “bouquet final” et ses révélations parviendront à convaincre les joueurs les plus intransigeants, notamment concernant l’identité du coupable et de ses motivations.

Conclusion

Faut-il pardonner ou exécuter Yurukill : The Calumniation Games ? Au vu des efforts consentis sur sa localisation, son enrobage visuel et sonore ainsi que son mélange audacieux et ingénieux des genres, on aurait envie de lui donner sa chance. Malheureusement, son écriture s’avère trop inégale et ne parvient pas à concrétiser ses ambitions. Les différents chapitres semblent dépourvus d’un fil rouge qui servirait de liant à l’intrigue, ce qui annihile de facto l’un des éléments qui procure d’habitude son sel à ce genre de formule : ce moment d’épiphanie où le joueur comprend enfin ce qui relie les différents personnages. Et quand le titre se met à ne plus respecter les règles qu’il a lui-même établies, la suspension consentie de l’incrédulité en prend un sacré coup. En résulte un titre pas inintéressant, qui ose des associations improbables et qui s’en sort étonnamment bien, mais bancal et ayant propension à employer des ficelles déjà vues ailleurs et à beaucoup trop s’éparpiller pour son propre bien. Et le clou final est irrémédiablement enfoncé par une conclusion mi-figue, mi-raisin générant plus de frustration que de satisfaction. Vraiment dommage, compte tenu du potentiel initial dont le titre faisait preuve.

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Trailer du jeu :