Article réalisé après plus de 70 heures de jeu, à partir d’une clé Switch fournie par Koch Media. Aucun Prinny n’a été maltraité durant sa rédaction. Les nuits du rédacteur, elles, ont par contre pris assez cher.  

Trop souvent dénigré vis-à-vis du sept, le six est pourtant un bien joli nombre. On le retrouve d’ailleurs dans quantité d’éléments primordiaux de notre vie quotidienne : faces d’un dé classique, canettes dans un pack, antagoniste de Battlestar Galactica et même titre de l’un des meilleurs Final Fantasy jamais sortis. Pour Nippon Ichi Software, c’est désormais le nombre d’opus canoniques de Disgaea, l’une de ses séries phares, ainsi que le nombre d’années qui le séparent de son prédécesseur. Mais plutôt que de laisser la franchise en jachère, le studio nippon a préféré mettre ce temps à profit afin de repenser sa formule vieillissante, traditionnellement bâtie, itération après itération, sur les fondations du volet précédent. Que l’on note cette année 2021 d’une croix rouge : Disgaea 6 a enfin obtenu son VISA pour le Saint Royaume des Trois Dimensions et compte bien prouver à un public plus large que ce n’est pas parce qu’on est un Tactical RPG qu’on est forcément un premier de la classe capable d’extraire l’huile d’une noix à l’aide de son seul postérieur. Ces ambitions sont-elles suffisantes pour convaincre les réfractaires des bienfaits des grosses statistiques, de tableurs Excel et de tartes, non pas à Tain, mais à plusieurs trilliards de dégâts ?

Zed is dead

Protagoniste de Disgaea 6 : Defiance of Destiny, Zed est pourri jusqu’à l’os. Non pas que ce soit un mauvais bougre, il est même d’ailleurs plutôt sympathique derrière ses airs affichés de sale gosse, mais tout simplement parce qu’il s’agit d’un zombie. Et même pas impressionnant, qui plus est, puisque malgré sa dégaine de personnage principal, il est de petite stature et le diamètre de ses biceps évoque plus le manche à balais que le rôti de bœuf. Il est donc plutôt logique que, lorsqu’il débarque dans l’enceinte du château du puissant Overlord Ivhar en décimant la totalité des gardes d’élite sur son chemin, les gens s’interrogent. Lorsqu’il annonce avoir vaincu le Death-Structor Divin, entité chaotique surpuissante et ultime menace qui pèse sur l’ensemble des mondes, les interrogations se transforment en inquiétudes. Qui est ce mystérieux zombie ? Pourquoi semble-t-il un tantinet contrarié ? Et surtout, d’où vient son immense puissance ? Ça tombe bien, Zed est visiblement venu régler des comptes avec l’Overlord, et entreprend donc de raconter son histoire : celle d’un jeune zombie doté de la capacité d’Ultra-Réincarnation et ayant perdu la vie des millions de fois contre un adversaire à la puissance écrasante jusqu’à parvenir à avoir le dessus.

Mandale Hearts

Si Disgaea 6 commence son récit par le milieu de l’histoire, rien ne nous oblige à en faire autant. Commençons donc par le commencement : qu’est-ce que Disgaea ? En un mot comme en cent, il s’agit d’une série de Tactical RPG dont le cœur de gameplay, comme Fire Emblem pour ne citer que lui, s’articule autour de combats au tour par tour. Confortablement perché dans les cieux, le rôle du joueur consiste à déplacer ses unités sur des champs de bataille en damiers et à tirer au mieux parti des capacités de ses troupes pour remporter la victoire. Mais les ressemblances s’arrêtent là, tant Disgaea se pose comme l’antithèse absolue du sérieux de son confrère. En lieu et place de personnages héroïques et vertueux, Nippon Ichi préfère mettre en scène des bras cassés souvent stupides aux motivations parfois douteuses, garantissant à eux seuls une quantité industrielle de vannes, références appuyées et autres punchlines mémorables. Autre point de divergence, la série se veut très ouverte quant à l’évolution du joueur et préfère jouer la carte de la course à la démesure en proposant des plafonds de statistiques extrêmement élevés, voire impossibles à atteindre pour la majorité des joueurs. Mais plus qu’une simple fête du grind, tout le sel de la série repose sur ses nombreuses mécaniques annexes permettant d’amplifier ou d’accélérer toujours plus la montée en puissance de ses unités, leur permettant à terme de prendre plusieurs dizaines de milliers de niveaux en un seul combat. 

Extrême limite

Si jusqu’à son cinquième épisode la franchise a toujours mis un point d’honneur de conserver ses acquis et d’enrichir sans cesse sa formule, Disgaea 6 est quant à lui l’opus de la remise à plat. Certaines mécaniques disparaissent purement et simplement, tandis que les autres se voient fusionnées ou sensiblement lissées afin d’être plus accessibles envers les nouveaux venus, tout en proposant une montée en puissance plus rapide. Les vétérans pourront certes déplorer des statistiques de départ gonflées, une prise d’expérience d’une rapidité ahurissante et l’absence d’un bon nombre de classes, du système de tours, de la métamorphose et de la fusion de monstres ou encore du Monde des Personnages. Pour autant, difficile de nier que les fondamentaux de la formule initiée en 2003 sont toujours là, parfois sous une forme tout simplement différente. Que les fans se rassurent, le petit dernier s’est certes assagi, mais il s’avère toujours d’une générosité débordante lorsqu’il s’agit de donner au joueur les outils pour aller toujours plus loin, plus fort, plus vite. C’est bien simple, si l’on s’en tient aux bases, Disgaea propose à lui seul la quasi-totalité des mécaniques aperçues un jour ou l’autre dans un Tactical-RPG. Amélioration de classes, maîtrise d’armes, gestion de l’équipement de ses troupes, acquisition de nouvelles compétences (actives et passives) ou encore renforcement des anciennes capacités (puissance et zone d’effet), tout est là, ou presque. Déjà très complet, rappelons toutefois que Disgaea prône non pas l’exhaustivité mais plutôt la démesure. Et qui dit “grandes ambitions” dit parfois “moyens peu conventionnels”.

Dragonball Zed

Véritable clé de voûte scénaristique et mécanique de Disgaea 6, l’Ultra-Réincarnation n’est en fait pas si nouvelle qu’on cherche à nous le faire croire. En effet, il s’agit plutôt de la fusion remaniée de l’ancien système de réincarnation et le Monde des Personnages du cinquième épisode. Ainsi, elle permet toujours de réinitialiser ses unités en conservant une partie des bonus obtenus tout en boostant ses statistiques de départ mais inclut désormais la possibilité d’acquérir, entre autres, des bonus de dégâts, de portée ou de déplacement grâce aux nouveaux points de Karma. Le second élément aussi incongru que crucial de la franchise est le Monde des Objets. Dans Disgaea, les objets recèlent leur propre donjon de plusieurs dizaines d’étages et à la difficulté proportionnelle à leur puissance. Chaque étage parcouru confère à l’objet un bonus de niveau, renforçant toujours plus son efficacité. Mais ça ne s’arrête pas là, puisque ces donjons sont également peuplés d’Innocents, créatures conférant divers bonus passifs aux objets qu’ils habitent, qu’il est possible d’asservir et d’élever dans le Ranch à Innocents, afin de les multiplier, fusionner et transférer dans nos objets préférés. Quand on réalise que, selon leur type, ces innocents n’apportent pas que des bonus de statistiques, mais aussi des pourcentages supplémentaires d’expérience, d’argent ou de mana, on comprend leur importance cruciale dans le processus de transformation de son équipe en véritables Super Saiyan Gods.

Violences politiques

Au registre des spécificités mécaniques singulières de Disgaea 6, on retrouve également deux autres rescapés de l’ancienne formule : le Comptoir de la Triche et l’Assemblée Infernale.  Le premier autorise le joueur à bidouiller les paramètres de sa partie selon son bon vouloir, afin de modifier le niveau des ennemis ou de privilégier certains gains au détriment des autres. Besoin d’argent ? Pourquoi ne pas raboter un peu le mana et booster ses rentrées de Hell ? Bien sûr, pour limiter les abus, le jeu ne lâche pas immédiatement la bride à toutes les folies, mais choisit plutôt d’autoriser des ponctions de plus en plus importantes au fil de la campagne. L’assemblée Infernale permet, quant à elle, d’organiser des réunions de députés afin de tenter de leur faire promouvoir différentes lois (déblocage de nouveaux mondes, décrets modifiant les gains de la prochaine mission, …). Pour ce faire, et dans la plus pure tradition démoniaque, il convient de graisser la patte des votants afin de s’attirer leur faveur… ou d’employer sa puissance militaire pour les convaincre de la pureté de nos intentions à grands coups de balayette-manchette dans la carotide, quitte à ternir sa réputation. La création de nouveaux personnages ou les Ultra-Réincarnations passent également par cette Assemblée, mais ne donnent heureusement pas lieu à des votes. Niveau administratif, même l’Enfer a ses limites.

Mec plus ultra

S’il conserve les principes fondamentaux de la série, Disgaea 6 va nettement plus loin que ses prédécesseurs pour ce qui est de tailler dans le gras et d’équilibrer la formule. Outre la transition remarquée de la franchise de la 2D vers la 3D, sans d’ailleurs y perdre au niveau de sa direction artistique, les évolutions les plus notables sont d’ordre mécanique. Exit, les mécaniques de tour ainsi que les métamorphoses et fusions de monstres. D’ailleurs, la distinction “monstre / humanoïde” a disparu, plaçant désormais les unités monstrueuses au même niveau que tout le monde. Elles n’ont donc plus besoin d’équipement spécifique, peuvent porter et jeter les autres unités, bref, elles sont considérées comme des classes à part entière. En parlant de classes, Nippon Ichi les a également dégraissées, puisque seules 22 d’entre elles sont toujours de la partie. En découle un rabotage conséquent des Maléfices passifs, réduisant les possibilités de builds, même si le jeu contient encore largement de quoi s’amuser. La distribution d’expérience n’a plus lieu à l’issue de chaque action, mais en toute fin d’escarmouche, où les précieux points se trouvent partagés entre les unités ayant juste posé le pied sur le champ de bataille. Une véritable aubaine pour permettre aux plus faibles de rattraper leur retard. La Buvette permet également de renforcer ses unités en concoctant des boissons leur permettant de monter leurs stats, maîtrises d’armes ou de classes en consommant les points accumulés. Enfin, le nouveau système d’Intelligence Maléficielle, couplé à l’accélération du temps, autorise le joueur à programmer des algorithmes complexes permettant d’automatiser son farming, ce qui n’est clairement pas du luxe pour quiconque ambitionne d’aller se frotter aux endgame, ou ne serait-ce que d’avoir une chance de parvenir un jour au nouveau level cap de 99.999.999.

Prinny de poule

Profond, riche et mécaniquement motivant, Disgaea 6 se paye en plus le luxe de proposer une histoire simple mais efficace, souvent très drôle, avec son lot de surprises et un casting à l’alchimie réussie. Si elle n’atteint pas la sommité d’un Disgaea 4 et malgré une certaine inertie vers son milieu, la mayonnaise prend indubitablement, grâce à la griffe si particulière de Nippon Ichi. Le titre profite en plus d’une localisation française irréprochable : pas même une coquille à déplorer, des adaptations de locutions étrangères pertinentes et des références judicieusement placées, on en redemande. Mais alors, qu’est ce qui cloche, exactement ? Trois choses, dont deux étant d’ailleurs autant des forces que des faiblesses. Tout d’abord, la technique du titre qui, malgré une apparente simplicité visuelle, s’avère à la ramasse dans le hub et durant les combats chargés. Heureusement, le rendu des animations d’attaques reste impeccable, mais pour le reste, on ne saurait que trop conseiller de régler les paramètres graphiques sur l’option intermédiaire, qui diminue très légèrement l’anti-aliasing et assure un taux d’images par seconde provoquant moins de maux de crâne. Ensuite, l’automatisation est autant une bénédiction à haut niveau qu’une façon rapide et simple de détruire toute notion de difficulté pour ceux qui ne veulent pas réapprendre l’humilité dans les bien nommées Terres du Carnage, le contenu endgame traditionnel d’un Disgaea. Malgré tout, elle reste optionnelle, et permet à chacun de se tailler une expérience de jeu à sa convenance, difficile de trouver à y redire. Enfin, et c’est le plus gros problème de Disgaea depuis ses débuts, sa richesse est également un mur immense à surmonter pour le nouveau venu, surtout avec sa pédagogie encore insuffisante et son interface aux menus en pagaille, malgré les compromis consentis à ce niveau.  

Conclusion :

Épisode du renouveau, Disgaea 6 ose enfin varier les plaisirs d’une recette qui commençait à tourner en rond, tout en préservant les fondations d’excentricité et de démesure qui ont fait le succès de la série du temps de ses jeunes heures (de ténèbres). S’il ne réconciliera pas les opposants du Tactical RPG avec le genre, il s’avère être un titre très recommandable auprès des amateurs ou des curieux souhaitant découvrir une approche différente. Son histoire simple et drôle, propulsée par un casting aussi désespérant qu’attachant, a déjà, à elle seule, suffisamment de répondant pour occuper quelques dizaines d’heures, pour peu qu’on ne succombe pas immédiatement aux sirènes du grind automatique. Mais comme de coutume, le scénario ne fait office que de mise en bouche, tant le titre peut s’enorgueillir d’un endgame toujours aussi copieux (même si loin du calibre d’un Disgaea 4) et apte à rapidement faire comprendre à ceux qui pensaient leur équipe surpuissante en fin de campagne qu’il leur reste encore beaucoup de chemin à parcourir. Automatisation ou non, la course à la Sainte Patate de Forrain capable de faire chuter les points de vie des plus gros ennemis du jeu aussi violemment qu’un Bitcoin après un tweet d’Elon Musk reste un travail de longue haleine. Comme ses grands frères avant lui, Disgaea 6 est le paradis de tous les abus et peut laisser celui qui le pratique penser qu’il est en train de casser le jeu. Mais dans les faits, le joueur ne brise pas Disgaea, c’est Disgaea qui brise le joueur, sa vie sociale et ses nuits.

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Trailer du jeu :