Article réalisé à partir d’une clé Switch fournie par Koch Media.

Nombreux sont les joueurs à avoir fait connaissance avec la production de Suda Goichi avec Killer7 ou la franchise No More Heroes. Mais avant de devenir une personnalité bien établie dans le registre des jeux d’action débridés, ce dernier s’est essayé aux jeux d’aventure narratifs. Paru en 1999 sur la première Playstation, The Silver Case fut le premier projet du jeune studio Grasshoper Manufacture, fondé par un SUDA51 avide de liberté et venant tout juste de prendre son envol de chez Human Entertainment. Le titre intrigue, notamment grâce à son univers sombre, un parti-pris esthétique bien marqué et la tonalité résolument étrange de son écriture. Il faut néanmoins attendre 2016 pour qu’ils jouissent, lui et sa suite parue en 2005, d’une percée en dehors des frontières nippones et d’une localisation anglaise, les rendant enfin accessibles au public occidental. C’est aujourd’hui à la faveur d’une compilation remasterisée sur Switch et PS4 des deux volets de la série, sobrement intitulée The Silver Case 2425, que les retardataires ont tout loisir de découvrir l’univers atypique de l’un des producteurs de jeux les plus punks du paysage vidéoludique. Le passé mérite-t-il de revivre ?

Kamui strikes back

Premier jeu du diptyque The Silver Case 2425, The Silver Case se déroule en 1999, dans l’enceinte d’une ville contemporaine japonaise dystopique divisée en 24 sections. Normale en apparence, la métropole porte pourtant toujours les stigmates du Silver Case, une série de meurtres atroces perpétrés vingt ans auparavant par Kamui Uehara. En raison de la barbarie extrême de l’affaire, peu de détails sont rendus publics, nourrissant l’imaginaire collectif et érigeant le tueur en série au statut de légende. Le coupable a immédiatement été écroué, mais n’a pourtant écopé d’aucune peine, ayant présenté au moment du jugement des troubles mentaux trop handicapants pour survivre de façon autonome et donc, par extension, de menacer la vie de qui que ce soit. Mais alors que l’affaire qui a défrayé la chronique semble enfin appartenir au passé, Kamui reprend du service et s’évade de son institution psychiatrique. Le titre met le joueur tour à tour dans la peau d’un protagoniste sans nom, membre des forces spéciales affectées à la traque du criminel, et de Tokio Morishima, un journaliste freelance à la recherche de la vérité, dont les destins respectifs vont irrémédiablement basculer suite au réveil de la légende. Et puisqu’il est difficile d’en dire beaucoup plus sans spoils majeurs, contentons nous de préciser que The 25th Ward : The Silver Case se déroule six ans après les événements du premier jeu, dont il est d’ailleurs la suite directe, et propose trois cheminements différents et qui finissent par converger.

La parole est d’argent

Les deux volets de The Silver Case 2425 sont des jeux d’aventure narratifs (ou Visual Novels, dans le jargon). Par conséquent, ils proposent une aventure où le joueur est plus souvent passif qu’acteur, et où la lecture est abondante. Il convient donc d’avertir les curieux que les titres sont loin d’être les plus accessibles de leur catégorie pour de nombreuses raisons. Déjà, et c’est ce qui les torpillera d’emblée auprès du grand public, ils n’ont pas profité d’une localisation française. Et malheureusement pour les moins anglophiles, les dialogues sont parfois dilatés de façon artificielle et le vocabulaire employé est souvent truffé d’argot et de locutions étrangères, sans parler du fait que leur auteur ne s’est privé de rien pour sa toute première série. SUDA51 oblige, la narration est forcément perchée, parfois cryptique, et propose une histoire dont les bases reposent sur une toile de fond orientée thriller, mais qui n’hésite pas à sortir des clous pour explorer d’autres thématiques souvent très sombres. Les expérimentations farfelues sont également fréquentes, avec à la clé quelques séquences improbables au fort potentiel trollesque sur lesquelles nous préférons ne pas trop nous étendre. En résulte une histoire décousue, au rythme en dents de scie, mais également dense, dotée de nombreux twists et pourvue d’une réelle atmosphère. Heureusement, l’alternance de points de vue entre plusieurs personnages permet de vivre des événements parallèles, apportant un nouvel éclairage à certaines scènes, ou de découvrir ce qu’il se tramait en coulisses durant les quelques passages où les protagonistes se croisent. Malgré la redondance que cela implique, et au vu de la complexité de certains enjeux, on apprécie d’avoir plusieurs chances de rattacher les wagons.

Area Goichi

La première chose qui frappe quand on lance l’un des deux titres de The Silver Case 2425, c’est avant tout leur esthétique. En effet, les jeux d’aventure narratifs optent la plupart du temps pour une représentation proche de celle des romans graphiques, le plus souvent constituée de plans fixes et d’artworks des participants aux dialogues. Mais SUDA51 met encore un point d’honneur à ne pas faire les choses comme les autres. Ainsi, on se retrouve avec une interface froide et austère, évoquant les films de SF de la fin des années 90 et constituée de formes géométriques et de messages subliminaux animés. Les illustrations sont bien de la partie, mais ne respectent pour ainsi dire jamais les conventions habituelles. Quand elles ne s’empilent pas comme les fenêtres d’un système d’exploitation d’ordinateur, elles présentent fréquemment des saynètes aux styles aussi incongrus que variés, n’hésitant jamais à mélanger les genres : crayonnés intégrés à des prises de vues réelles, modélisations 3D sur fond de vidéo et bien d’autres. La bande son renforce par ailleurs le côté bizarre de l’œuvre avec des plages sonores réussies bien que parfois redondantes, faute de moyens. Tantôt inquiétant et teinté de mysticisme, tantôt plus convenu et évoquant le cinéma d’enquête hard-boiled, l’habillage musical de la compilation se met toujours au diapason de la scène qu’il illustre. Même si le volet technique est forcément en retrait, avec des cinématiques compressées d’époque et des dialogues sans aucun doublage (ce son de machine à écrire),  l’identité artistique des deux titres est une franche réussite et leur confère un cachet aussi déstabilisant que cohérent, malgré le grand écart fréquent d’une scène à l’autre.

Kill the past

A l’instar des Ace Attorney et autres Danganronpa, quand un Visual Novel embarque un semblant de gameplay, on parle plutôt d’Adventure Game. The Silver Case 2425 fait partie de cette seconde catégorie, et propose des séquences exigeant une participation plus poussée. En effet, les deux titres ponctuent les pavés de textes de phases d’exploration en vue à la première personne, évoquant un dungeon crawler et ses déplacements case par case. Le joueur doit alors fureter dans des espaces très cloisonnés, afin de faire progresser l’intrigue et résoudre quelques énigmes (solutionnables automatiquement). C’est d’ailleurs durant ces segments que l’âge des deux jeux se fait le plus ressentir, notamment sur deux aspects. Tout d’abord, leur interface s’avère peu ergonomique, voire archaïque. En effet, le premier jeu opte pour des interactions passant par une roue de lettres (M pour les déplacements, C pour les interactions, I pour l’utilisation d’objets, S pour le menu système). Le second préfère quant à lui présenter ses menus, de manière plus fluide mais pas moins lourde, sous forme d’inserts visuels et de dés aux facettes pourvues de symboles. On finit par s’y acclimater, mais les premiers pas sont poussifs et peu instinctifs. Le second point problématique est la linéarité de la narration, dont la progression est conditionnée par des actions ou des dialogues à enclencher à des moments précis. Couplé à l’ergonomie imparfaite, ce choix de game design ne manquera pas de provoquer son lot de confusions, phénomène appuyé par des objectifs pas toujours clairement définis.

Conclusion :

Atypique, étrange et disposant d’un certain magnétisme sont autant de qualificatifs qui s’appliquent autant à The Silver Case 2425 qu’à son géniteur principal. S’il est bien difficile de conseiller cette compilation à quiconque cherche un jeu pour occuper son été, la faute à une narration parfois nébuleuse, une ergonomie lourde et un rythme inégal, reste que le titre, aussi daté et bancal soit-il, dispose de certains atouts. L’ambiance du jeu s’avère être son plus grand point fort, portée par une narration dense qui étend ses ramifications à plusieurs sujets sensibles, une mise en scène intrigante et une bande son pertinente. Les joueurs à la recherche d’expérience narrative originale pourront y trouver un jeu différent, pourvu qu’ils arrivent à passer outre ses bizarreries, ses côtés anachroniques et ses baisses de rythme. Les amateurs du Goichiverse y trouveront, eux, un bon prétexte de replonger dans la folie du créateur japonais ainsi qu’une nouvelle brique fondamentale leur permettant de consolider leur connaissance du lore qu’ils affectionnent.

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Trailer du jeu :