Article réalisé à partir d’une version PS4. Il reste donc généraliste et n’aborde pas le sujet de la mise à jour graphique sur les machines de nouvelle génération.

Initialement paru sur PS4 en 2019, Judge Eyes, renommé Judgment par chez nous, a reçu un accueil positif, aussi bien de la part de la critique que des joueurs. Il faut dire que, malgré son statut de Spin Off, c’est le premier titre de la série Yakuza à être paru chez nous en bénéficiant d’une localisation française depuis le premier épisode sur PS2. La notoriété de la franchise connue au Japon sous le sobriquet de Ryu Ga Gotoku (littéralement “Comme un dragon”, coucou Yakuza 7) a donc littéralement explosé, effet encore amplifié par le succès d’un huitième épisode venu chambouler les codes établis. Ce qui n’aurait dû être qu’une digression ludique a désormais obtenu un statut à part, avec une ressortie sur consoles de nouvelle génération ainsi que l’officialisation d’une suite, toujours orientée action, en marge d’une branche principale ayant muté en J-RPG. L’occasion pour nous d’enfin nous pencher sur le cas du détective Yagami. Notre jugement sera sans appel.

Ace Attorney ga gotoku

Les évènements narrés dans Judgment nous transportent dans un Japon réaliste de 2015. Jeune avocat, Takayuki Yagami voit sa carrière prendre un bien sinistre tournant le jour où il accepte de défendre Shinpei Okubo, accusé du meutre d’un patient de l’hôpital où il travaille. Contre toute attente, Yagami parvient à faire gracier son client, ce qui ne manque pas de faire l’effet d’une bombe auprès des médias d’un pays où 99.9% des procès débouchent sur une condamnation. Mais l’euphorie de la victoire est de bien courte durée : dans les heures qui suivent sa libération, Okubo est de nouveau incarcéré, cette fois pour incendie criminel et meurtre de sa petite amie. Un nouveau procès s’ouvre alors, mais l’issue est bien moins joyeuse. L’accusé est condamné à mort, tandis que l’avocat voit sa fraîche réputation détruite. Rongé par le remords d’avoir contribué à rendre sa liberté à un tueur en série, Yagami met alors fin à sa carrière et décide de se faire oublier en devenant un simple détective privé officiant à Kamurocho, son quartier natal. Mais trois ans plus tard, durant une investigation sur le meurtre sordide de trois yakuzas du clan Kyorei, le destin le rattrape : l’enquête en cours semble avoir de mystérieux liens avec la fameuse affaire qui a chamboulé sa vie. Il n’en fallait pas plus pour que Tak se mette en quête à la fois de vérité et de rédemption.

On s’était dit rendez-vous dans 15 ans

Pour les moins familiers avec la désormais incontournable franchise du bien nommé Ryu Ga Gotoku Studio, commençons par faire quelques présentations. Judgment est un Spin Off de la série Yakuza, dont il reprend d’ailleurs toutes les conventions pré-Yakuza : Like a Dragon. Ainsi, le titre se présente sous la forme d’un jeu d’aventure / action à la troisième personne. Le joueur y incarne le détective Yagami, lâché au cœur du désormais célèbre quartier fictif de Kamurochô, pastiche du Kabukichô tokyoïte. Endosser le rôle d’un privé aurait pu engendrer un changement de paradigme radical, quand on sait que jusqu’ici la série a toujours placé le joueur dans les mocassins en peau de crocodile d’un membre de la pègre. Ce serait sous-estimer la capacité du studio japonais à appliquer scrupuleusement le cahier des charges de leur recette quasi-annuelle. Ainsi, plutôt qu’une refonte complète, on se retrouve face à une déclinaison de l’ancienne formule, avec ses longues séquences cinématiques narratives, ses déambulations dans les rues d’un monde ouvert très ramassé, ses combats typés Beat them all outrancièrement spectaculaires et son contenu annexe opulent et délirant en contrepoint de sa trame principale d’une noirceur abyssale.

La justice dans ta face

La recette de monde ouvert de Judgment, éprouvée depuis plus de quinze ans, se place comme l’antithèse de la démesure d’un GTA et s’avère limitée à quelques pâtés de maisons. Aucun véhicule n’est mis à la disposition du joueur relégué au statut d’éternel piéton, si ce n’est une poignée de taxis faisant office de Fast Travel. Pour assouvir sa soif de justice, Yagami use ses semelles de façon drastique, aussi bien sur le bitume que sur le faciès des margoulins qui ne manquent jamais une occasion d’entraver son investigation. Les fréquents combats aléatoires qui ponctuent les aller-retours dans les ruelles sombres ont lieu en temps réel, et permettent au joueur d’admirer une autre facette de l’ancien homme de loi. Si l’avocat jouait de son bagou, l’enquêteur n’hésite jamais très longtemps à laisser ses phalanges se joindre à la discussion. Loin du tas de muscles, le bondissant Yagami dispose de deux styles de combat pour assurer sa défense. Entre Tigre, percutant en combat singulier, et Grue, aux amples mouvements plus appropriés aux festivités groupées, il suffit d’une simple pression de touche pour s’adapter à toutes les configurations. De prime abord sec et rigide, le gameplay des combats s’enrichit grâce à de nombreuses compétences à échanger contre les points d’expérience glanés au fil de l’enquête. Judgment est aussi l’occasion de constater à quel point les Heat Actions, les fameuses attaques contextuelles aux chorégraphies délicieusement absurdes, laissent un trou béant à la dynamique pugilistique de Yakuza 7.

Quelques grammes de finesse

Mais qui dit “formule éprouvée” ne dit pas forcément “absence de variations et d’originalité”. Comme les autres épisodes de la franchise, Judgment repose certes sur une structure similaire mais apporte son lot d’éléments inédits pour mieux coller à son contexte. En bon détective privé, Yagami fait vivre son agence en acceptant à peu près tous les types de requêtes, du chat errant à la disparition, en passant évidemment par quelques adultères. Une variété de situations qui trouvent écho dans plusieurs mécaniques de gameplay.  Ainsi, de nombreuses séquences de filature, d’infiltration, de course-poursuite et d’enquête émaillent la progression du détective. Classiques et efficaces, bien que rapidement répétitives, même s’il faut noter des efforts durant les phases d’enquête, permettant de varier les plaisirs entre observation pédestre, photo à la volée ou surveillance à l’aide d’un drone. Jamais exigeantes, autant d’un point de vue réflexe que réflexion, ces phases ont le bon goût d’oxygéner le cassage de bouche au moins le temps que la routine s’installe à nouveau. Yagami roule certes pour le côté lumineux, mais entre les effractions, destructions de biens publics, utilisation de drones illicites et quelques autres, les racines de Yakuza ne sont jamais bien loin. Finalement, la nuance est surtout dans le déroulement des choses. Là où Kiryu aurait remonté à contre-courant et à grands coups de latte un flot d’opposants jusqu’à la source du problème comme un petit saumon berserk, le limier fait preuve d’un peu de subtilité avant que n’éclate la grosse bagarre. Deux salles, une ambiance.

Aux frontières du réel

En parlant d’ambiance, impossible de ne pas aborder la modélisation du terrain de jeu. Le Ryu Ga Gotoku Studio a toujours eu à cœur d’ancrer ses jeux dans la réalité nippone, et Judgment ne fait pas exception. Le quartier rouge le plus célèbre du Japon brille de mille feux, littéralement, et livre sa reconstitution la plus bluffante, de jour, mais surtout de nuit. Même si les habitués ressentiront certainement une certaine lassitude à parcourir des rues familières depuis plus de quinze ans, force est de constater que le souci du détail frôle, comme toujours, la névrose obsessionnelle. Tradition oblige, Sega tire également parti de ses nombreux partenariats afin de brouiller toujours plus la frontière entre fiction et réel en modélisant des personnes et des établissements authentiques. Mine de rien, ça fait son petit effet de voir un Yagami, épousant les traits de l’acteur Takuya Kimura, entrer dans un Sushi Zanmai ou aller faire ses courses au Don Quijote du coin. Le dépaysement est déjà total visuellement, mais l’impression “d’y être” est décuplée par un souci du détail du même acabit pour ce qui est du Sound Design. Le bourdonnement des nuits tokyoïtes entrecoupé des jingles des pachinkos et des cris de rabatteurs est définitivement criant du “réalisme cinématographique” si cher au studio nippon.

On ne juge pas

Avec son action débridée et son penchant manifeste pour les marginaux flamboyants à la morale inébranlable, Judgment, comme ses prédécesseurs, puise ses inspirations dans les Yakuza Eiga, les films de mafieux japonais. Une dévotion qui se retrouve jusque dans la mise en scène et la narration léchées de la trame principale, faisant office de moteur aux aventures du détective. De longues scènes cinématiques parsèment ainsi le titre, aussi verbeuses que captivantes et riches en rebondissements improbables. L’enquête plonge souvent Yagami dans les recoins sombres de l’âme humaine et s’avère haletante de bout en bout. En tout cas, si on la considère en elle-même, puisque malgré une aire de jeu restreinte, Judgment n’a de cesse d’inviter le joueur à faire redescendre la tension grâce à une multitude d’activités annexes cachées à chaque coin de rue. Courses de drone, romances, casinos illégaux ou encore salles d’arcades et autres mini-jeux variés sont autant de sirènes auxquelles il est difficile de ne pas prêter l’oreille. Pas de Bakamitai pour Tak, toutefois, l’acteur lui servant de base et lui prêtant sa voix étant aussi chanteur, lui faire pousser la chansonnette au karaoke eut été compliqué. De nombreuses enquêtes annexes à l’humour gras et absurde si cher à la franchise contrebalancent également de façon radicale la noirceur de l’investigation principale. On salue d’ailleurs les efforts consentis sur la localisation française particulièrement inspirée, surtout lorsqu’il s’agit de parcourir le champ lexical de la poitrine. Les traducteurs se sont visiblement fait plaisir. On évitera de trop détailler pour éviter le strike YouTube (comment ça “un test écrit” ?), disons simplement que quiconque a déjà joué à un Yakuza le confirmera : les memes ne mentent pas.

Poing Culture

Petit apparté pour aborder un point trop souvent négligé et pourtant essentiel quand il s’agit de définir les spécificités, et donc l’identité, de la série Yakuza : son caractère documentaire sur le Japon. Si cet aspect passe généralement sous le radar de nombreux joueurs peu rompus aux subtilités de la culture nippone, il convient de reconnaître à la saga une pertinence remarquable lorsqu’il s’agit de dépeindre l’actualité japonaise de l’époque que chaque jeu retranscrit. Tout bon Spin Off qu’il soit, Judgment ne déroge pas à cette règle, et puise ses thématiques dans les inquiétudes sociétales de la population japonaise de 2018. Ainsi, s’il met en scène une enquête policière romancée, aux ramifications nombreuses et plausibles déjà à même de contenter les joueurs, il est toutefois intéressant de noter un questionnement de fond bien plus profond qu’il n’y paraît. Les problématiques évoquées, très ancrées dans la réalité japonaise, apportent notamment un niveau de lecture traitant des enjeux dramatiques du vieillissement de la population de l’archipel ainsi que des dérives de son système de santé. Yakuza n’est pas qu’un simple exutoire haletant, grivois et un peu cartoon, c’est aussi une photographie saisissante du Japon à un instant T. Fin de parenthèse.

Conclusion :

Autant Spin Off qu’épisode état des lieux pour Yakuza, Judgment s’avère être un opus solide, véritable condensé de ce qui a fait le succès de la recette depuis une décennie et demie. Virtuose lorsqu’il s’agit de jongler entre exubérance réjouissante et premier degré absolu tout en faisant oublier les fautes de raccord entre les deux univers, le titre assure le spectacle de bout en bout. Que ce soit par leur système de combat efficace, bien que rugueux de prime abord, leur contenu annexe d’une générosité de tous les instants ou leur narration haletante et maîtrisée, les aventures de Yagami ont sans nul doute leur place dans la généalogie de la franchise. Le Ryu Ga Gotoku Studio semble l’avoir compris : le Dragon de Dojima étant parti à la retraite, remplacé au pied levé par un frisé qui se croit dans Dragon Quest, la branche “action” de Yakuza avait besoin d’un repreneur. C’est maintenant chose faite, puisque Judgment semble désormais avoir acquis un statut de série à part entière, évoluant en parallèle de la saga principale désormais tournée vers le J-RPG. Double dose de Yakuza ? Pas d’objection, votre honneur.

 

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Trailer du jeu :