Jeux vidéo

Pokémon Épée et Pokémon Bouclier

Pokémon, c’est un peu comme Call of Duty. À chaque année son nouvel opus, avec son habituelle cohorte de détracteurs et les chiffres de vente hallucinants qui vont de pair. Pour la cuvée 2019, baptisée Épée et Bouclier, on est face à un cas d’école, tant elle enflamme les débats depuis son annonce. Il faut dire qu’exception faite des épisodes Let’s Go, remakes à la sauce Pokémon Go de la version Jaune parue initialement sur Gameboy en 1999 sous nos latitudes, la série n’avait pas encore de digne représentant sur la dernière née de Nintendo. Il n’en fallait pas plus pour cristalliser les attentes les plus folles de toute une partie de la communauté, pour qui nouveau support égale nouvelles ambitions. Mais l’ambition seule ne déplaçant pas les montagnes, voyons donc si cette huitième génération dispose d’arguments suffisants pour nous faire replonger des dizaines d’heures dans les méandres de l’accumulation compulsive.

La quête du Graal de Galar

À moins de ne jamais avoir allumé la télévision, consulté internet ou tout simplement côtoyé de près ou de loin une personne de 10 à 35 ans un mois de novembre ces 15 dernières années, il est peu probable que vous n’ayez jamais entendu parler de Pokémon. On vous passe donc la présentation complète du concept de la série. Concentrons-nous donc directement sur les spécificités de cette huitième génération. Chaque nouvelle itération de la série propose un nouveau terrain de jeu, fortement inspiré de la réalité. Après Kalos (X et Y) inspiré de la France et l’archipel d’Alola (Soleil et Lune), pastiche de Hawaï, c’est désormais l’Angleterre qu’on dépeint à travers la région de Galar. L’imagerie populaire anglo-saxonne est donc à l’honneur, avec des villes plus typées qu’à l’accoutumée (Big Ben, arènes évoquant d’immenses stades de football, centres pokémon rappelant les célèbres téléphones publics, …), une équipe de vilains bas du front punks-à-chien versant franchement dans le hooliganisme et une histoire mêlant quelques subtils éléments des légendes arthuriennes à des enjeux plus actuels. 

Moi j’ai eu Chaussure

Qui dit nouvelle région dit également nouveau Pokédex régional, l’encyclopédie des bestioles que notre protagoniste doit compléter. Au fil des années et des épisodes, la quantité de créatures s’est considérablement étoffée, comptant désormais pas moins de 890 espèces dont certaines ont en plus des déclinaisons régionales très différentes. On s’était pris à rêver d’une réintégration de la totalité des monstres de la licence, mais il faudra compter sur un total de 400 pokémons, dont 81 nouveaux en comptant les formes alternatives, pour combler nos pulsions de collectionnite obsessionnelles. C’est peu, voire inadmissible pour les plus accros des collectionneurs, ceux qui se voyaient déjà engloutir des centaines d’heures de capture dans nouvel opus sur console de salon. Certes, l’argument est justifié, même s’il ne faut pas oublier que la grande majorité des volets précédents n’ont jamais intégré la totalité du pokédex national. Mais ils convient d’admettre que ce rabotage conséquent apporte en contrepartie un ensemble plus homogène, qui forcera assurément le joueur à expérimenter de nouvelles compositions (et donc à laisser leur chance aux nouvelles têtes) plutôt que de se reposer sur une formule éprouvée durant les précédentes générations. Nul doute qu’avec la disparition de certaines têtes d’affiche, le méta-jeu évoluera en conséquence, ce qui n’est franchement pas du luxe.

Dieu sauve l’arène

Poursuivant la (lente) évolution amorcée par Soleil et Lune, également, la collecte des badges de champions (ici sobrement appelée le “Défi des Arènes”) profite également d’une petite injection de nouveautés. Avant d’être autorisé à défier un champion, il faudra ainsi s’acquitter d’une mission prenant la forme d’une courte épreuve basée sur la spécialité de chacun des plus éminents dresseurs de Galar. Jamais difficiles et clairement anecdotiques, ces challenges tiennent, le plus souvent, plus du mini-jeu ou de la courte énigme et se révèlent peu inspirés voire assez absurdes. Fort heureusement, une fois cette formalité expédiée, on se retrouve face à des combats plus classiques et, pour le coup, bien plus réjouissants. Les stades, nouveaux lieux d’affrontements de champions, ne sont pas là pour la forme et ont bénéficié d’un soin tout particulier, déjà au niveau de leur ambiance évoquant l’atmosphère électrique d’un match de football, avec ses spectateurs qui beuglent dans les gradins et entonnent des hymnes d’encouragement à la moindre action. Quand Game Freak utilise “Galvanisation”, c’est super efficace. Mais ce n’est pas tout, puisque, tirant parti des dimensions démesurées de ces nouvelles arènes, notre protagoniste a désormais accès au Dynamax, fusion des anciennes capacités Z et méga-évolutions, permettant au monstre sélectionné d’atteindre des proportions gigantesques, non sans profiter au passage de toute une volée d’améliorations de caractéristiques et de nouvelles capacités aux effets abusés. Si l’histoire du jeu n’autorise l’utilisation de cette mécanique qu’à des points précis de l’aventure (arènes et certains combats de boss), elle révèle toutefois son plein potentiel en joueur contre joueur, permettant des retournements de situation spectaculaires.

En Terres Sauvages

Dernière évolution et pas de moindres, la chasse elle-même se voit considérablement dépoussiérée, profitant de la présence d’une vaste zone ouverte et de la visibilité des pokémons sauvages directement sur la carte. Il est désormais aisé d’esquiver les combats et beaucoup plus simple de chasser précisément les monstres convoités, rendant la progression nettement plus fluide et agréable. Ceux qui déploreraient une simplification trop poussée peuvent néanmoins se rassurer, la chasse aléatoire existe toujours à travers l’apparition régulière de touffes d’herbe dans chacun des points de chasse, dissimulant toujours leur occupant et regorgeant de créatures introuvables autrement. Mais c’est lorsque l’on foule du pied les Terres Sauvages que tout le paradigme habituel de répartition des créatures par zone voit sa transfiguration la plus radicale. Si elle ne constitue pas un véritable monde ouvert à part entière, cette zone tant mise en avant par les campagnes promotionnelles se révèle néanmoins être un vaste vivier regorgeant de pokémons tous plus rares les uns que les autres. Elle est également constellée d’antres Dynamax, points d’accès des raids, contenu collaboratif en ligne permettant d’aller fritter de la bestiole géante avec ses potes tout en garnissant copieusement son Pokédex. La quantité de monstres disponibles dans les Terres Sauvages est telle que les premières minutes passées à s’y promener donneront des spasmes aux plus accros des collectionneurs, à plus forte raison quand on comprend que les conditions météorologiques varient quotidiennement et impactent la population de chacune des sous-régions. Il sera donc nécessaire d’y revenir régulièrement, d’autant que notre avatar ne peut pas immédiatement sulfater les pokéballs à tout va, les badges d’arène faisant office de sésames dont la collecte permet d’augmenter progressivement son niveau de capture maximal.

Les raisons de la colère

Si en résumé, cette nouvelle génération subit quelques changements assez marqués, elle n’en reste pas moins dans la plus pure continuité de la série. Alors comment expliquer le déferlement de haine à son encontre sur les réseaux sociaux et de la part de la critique ? Trois raisons principales à cela. La première, certainement la moins défendable reste la partie technique. Pêle-mêle, les textures sont souvent grossières, certains lieux (et plus particulièrement les Terres Sauvages) rament parfois sévèrement et les animations en combat sont des copiés/collés des anciens opus 3DS. Certes, la série n’a jamais été à la pointe de la modernité, mais globalement, il est difficile de ne pas se rendre compte que la Switch est capable de bien mieux. La seconde explication reste la suppression pure et simple de plus de la moitié des monstres des huit générations pour n’en laisser ici plus que 400 dans le jeu de base. Pas forcément un défaut, compte tenu des implications sur le méta-jeu mentionnées plus tôt, il n’empêche que cette coupe plus que franche pourra décevoir les fans qui se seraient bien vus ENFIN pouvoir tous les attraper au sein d’un seul et unique jeu. Et que dire des échanges en ligne, placés derrière le mur de l’abonnement payant, ce qui laissera sur le carreau bon nombre de joueurs isolés mais désireux de compléter leur collection ? Enfin, dernière raison de la discorde, la durée de vie. Si l’on s’en tient à l’histoire seule, il ne faudra pas plus d’une vingtaine d’heures à enchaîner les arènes à un rythme effréné pour voir le déroulement des crédits. C’est court, voire rachitique, compte tenu de la durée de vie habituelle de la saga, faisant de cette nouvelle génération le titre le moins épais et le plus vite boucl(i)é de toute la série. Et ce ne sont ni le contenu scénaristique supplémentaire disponible après la fin et bouclable en une poignée d’heures, ni le Currydex à compléter en cuisinant lors des séances de camping en Terres Sauvages qui viendront changer la donne. Le scénario se permet en outre de prendre son temps pour réellement démarrer et de laisser trop souvent le joueur en marge des évènements. On ne compte plus le nombre de fois qu’un des personnages secondaires rappelle au protagoniste qu’il doit “laisser faire les adultes et se concentrer sur la collecte de badges” au fil de l’aventure. Rageant.  

Entre tradition et timidité

Toutefois, il convient de tempérer un bilan qui pourrait paraître catastrophique si l’on s’en tenait aux points mentionnés précédemment. En effet, s’il n’est pas la révolution fantasmée par ses fans, ce nouvel épisode regorge au final de bienfaits venant rafraîchir sensiblement l’expérience. Les Terres Sauvages en tête de liste, bien sûr, mais pas seulement. En effet, le titre peut compter sur une direction artistique globale qui parvient régulièrement à contrebalancer une technique pas forcément à l’avenant et s’autorise quelques paysages franchement jolis et créatifs. L’ambiance distillée se retrouve également renforcée par une bande-son fort sympathique, assez hétéroclite, alternant sans complexe entre les mélopées aux forts relents celtiques des Terres Sauvages, des thèmes plus rock que de coutume (Angleterre oblige) et les fameux hymnes électroniques des gradins des stades, vibrants des voix des supporters en feu. D’un point de vue scénaristique, si le constat premier peut s’avérer un brin décevant, il faut toutefois admettre que les personnages qui peuplent Galar osent enfin sortir un peu des clous et se voient même bénéficier d’une certaine forme de développement personnel au fil de l’aventure. Par exemple, Nabil, le rival de prime abord envahissant et irritant d’optimisme, finira par montrer d’autres facettes un brin plus subtiles et nuancées qu’à l’accoutumée. Les autres maîtres d’arène ont également enfin appris à sortir un peu de leur fief et subissent un traitement similaire, ne se contentant plus d’être de simples paillassons sur lesquels essuyer nos pieds. Vraiment, ça fait du bien. Enfin, il faut également reconnaître en la personne d’Épée et Bouclier le meilleur point d’entrée possible dans l’univers compétitif sur console. De nombreux efforts d’accessibilité ont été consentis, rendant la constitution d’une équipe réellement optimisée bien plus rapide qu’auparavant. Finies les lourdeurs inutiles de l’interface, les dizaines d’heures englouties dans l’élevage, l’entraînement ou encore le farming afin d’obtenir certaines attaques pour compléter la panoplie de nos créatures les plus craquées. Bonjour, les maîtres de capacités gratuits, les pokémons à bonnes Individual Values accessibles bien plus aisément via les raids et l’élevage nettement simplifié et accéléré. Aucune autre génération n’avait finalement autant mis en avant le joueur contre joueur et n’aura été aussi bienveillante dans sa démarche d’ouverture au grand public de cet aspect précis du jeu.

Conclusion

Qu’il est difficile d’être l’épisode de la transition, pour une série aussi attendue ! Tentant d’innover tout en respectant les codes immuables de la série, Épée et Bouclier se retrouve coincé entre le marteau et l’enclume. Victime collatérale des attentes parfois déraisonnables de ses fans et des impératifs professionnels et marketing liés au développement d‘un jeu vidéo, à plus forte raison lorsqu’on s’appelle Pokémon, ce nouvel opus en aura vu des vertes et des pas mûres au fil de sa campagne publicitaire. Mais quoiqu’en disent ses détracteurs, et même si cet épisode s’avère loin de la perfection, difficile d’en faire un mauvais jeu pour autant. Pokémon Épée et Bouclier s’avère être un opus tout à fait honnête, qui, sans être le renouveau tant attendu, n’a malgré tout rien du naufrage annoncé et reste très agréable à parcourir et addictif au possible. Si les joueurs uniquement solo ne souhaitant pas s’adonner aux joies de la complétion ou du joueur contre joueur resteront sans doute un peu sur leur faim, les autres découvriront un titre d’une richesse toujours aussi inattaquable et dont la pratique est rendue plus palpitante que jamais par le biais de nombreux ajustements pertinents. La forme c’est bien, mais le fond, c’est pas mal non plus.

 

Trailer du jeu : 

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